08/12/2025

L’intérêt supérieur de l’enfant : le fil conducteur des juges aux affaires familiales en cas de divorce

À la racine des décisions familiales : l’enfant au cœur du dispositif

Lorsque des parents divorcent, un principe surplombe toutes les considérations juridiques : l’intérêt supérieur de l’enfant. Issu du droit international, inscrit explicitement dans l’article 3 de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE, 1989), ce principe est également repris dans le droit français (Code civil, article 373-2-6). Il ne s’agit pas d’un simple vœu pieux mais d’une boussole pour le juge aux affaires familiales (JAF) dans la multitude de décisions qu’il doit rendre : résidence de l’enfant, droit de visite et d’hébergement, choix d’école, santé, autorité parentale, etc.

Selon le ministère de la Justice, près de 130 000 décisions concernant la résidence des enfants de parents séparés sont prononcées chaque année en France (source : Ministère de la Justice, chiffres clés 2022). Dans chacune de ces affaires, la recherche prioritaire est : qu’est-ce qui est le mieux pour l’enfant, et non ce qui arrangerait l’un ou l’autre des parents.

Définir l’intérêt supérieur de l’enfant : un concept protéiforme

L’intérêt supérieur de l’enfant n’est pas un concept figé ou purement théorique. Il s’exprime au travers de critères concrets, dégagés par la jurisprudence et précisés par la loi. Mais il varie selon l’âge, la personnalité de l’enfant, l’histoire familiale, et d’autres facteurs contextuels. La Cour de cassation, dans son arrêt du 2 octobre 2013 (n°12-29518), rappelle par exemple que le juge doit tenir compte « dans chaque situation, des éléments propres à l’enfant pour déterminer ce qui lui est le plus favorable ».

  • Maintien des liens avec les deux parents
  • Stabilité du cadre de vie (lieu d’habitation, changement d’école, réseau amical et familial…)
  • Capacité des parents à dialoguer et à coopérer
  • Âge et souhaits exprimés par l’enfant (notamment à partir de 10 ans – article 388-1 du Code civil)
  • Protection de la santé, de la sécurité et de la moralité de l’enfant

Ainsi, la prise en compte de l’intérêt de l’enfant est une analyse sur-mesure, jamais une application uniforme de critères. Dans une étude menée par l’INED (Institut National d’Études Démographiques) en 2021, il apparaît que 73% des juges affirment accorder une importance capitale à la stabilité de l’environnement de l’enfant, devant le maintien à égalité de la relation avec les deux parents (source : INED, Les juges aux affaires familiales et la résidence des enfants, 2021).

Les principales décisions influencées par l’intérêt supérieur de l’enfant

Résidence de l’enfant : résidence alternée, principale ou chez un tiers

Lorsqu’un divorce intervient, la question clef est celle de la résidence de l’enfant. Selon le Code civil (articles 373-2-9 et suivants), le juge peut fixer :

  • Une résidence alternée entre les deux foyers parentaux
  • Une résidence principale chez l’un des parents
  • Dans de très rares cas, une résidence chez un tiers digne de confiance (grands-parents, autre membre de la famille, etc.)

Les chiffres du ministère de la Justice de 2022 révèlent que la résidence alternée est prononcée dans environ 12% des cas seulement, contre 74% en résidence principale chez la mère, 12% chez le père, et 2% chez un tiers ou dans des situations spécifiques (source : Justice.gouv.fr, statistiques clés 2022). Ce choix n’est jamais automatique. Le juge examine notamment :

  • La capacité des parents à s’entendre et à s’investir auprès de l’enfant
  • La distance géographique entre les domiciles
  • L’organisation des temps scolaires et extrascolaires
  • L’avis de l’enfant s’il est en âge de discernement

Autorité parentale et droit de visite

L’exercice de l’autorité parentale est de principe conjoint, sauf danger ou situation exceptionnelle. Toutefois, le juge peut la retirer totalement ou partiellement à un parent si l’intérêt de l’enfant le commande – par exemple, en cas de violences familiales caractérisées. Le droit de visite et d’hébergement peut également être aménagé, suspendu, voire refusé si l’intérêt de l’enfant l’exige : l’article 373-2-9 du Code civil l’indique expressément.

Un cas fréquent : lorsqu’un enfant refuse catégoriquement d’aller chez un des parents, le juge ordonne souvent une enquête sociale afin de déterminer les raisons du refus (psychiatre, assistante sociale, audition de l’enfant). L’enfant, dès qu’il en fait la demande, peut être entendu par le juge (art. 388-1 du Code civil), ce qui s’est produit dans 9 600 affaires en 2022 (source : Service-public.fr).

La méthode d’évaluation du juge : une approche empirique et contextualisée

Pour apprécier l’intérêt supérieur de l’enfant, le juge dispose de plusieurs outils juridiques et pratiques :

  • Enquêtes sociales : réalisées par des travailleurs sociaux neutres, elles éclairent le juge sur les conditions de vie, les capacités éducatives et la dynamique familiale.
  • Audition de l’enfant : elle n’est jamais obligatoire, mais le juge la propose systématiquement lorsque l’enfant a plus de 12 ans ou lorsqu’il en fait la demande. Depuis la loi du 5 mars 2007, cette audition doit être effective et adaptée à l’âge et à la maturité de l’enfant.
  • Rapports d’experts (psychologues, pédopsychiatres) si des troubles ou des situations complexes sont repérés.
  • Avis du ministère public : dans certains cas, le procureur intervient, surtout en présence de risques de danger pour l’enfant.

Il n’existe pas de grille « objective » ; chaque situation est regardée sous un prisme singulier, avec parfois de fortes disparités départementales. D’après l’INSEE, le délai médian pour obtenir une première décision sur la résidence des enfants en cas de divorce par consentement mutuel est de 7 mois, mais il grimpe à 11 mois pour les divorces contentieux (source : Insee.fr).

L’enfant, un sujet de droits : son expression dans la procédure

Depuis la réforme de l’audition des enfants de 2007, leur parole compte dans le processus judiciaire. Bien que l’avis de l’enfant n’ait pas force de décision, il influence de plus en plus la balance du juge, en particulier chez les adolescents. Cela se matérialise notamment dans :

  • La possibilité pour tout enfant capable de discernement d’être entendu, assisté éventuellement de son propre avocat
  • La prise en compte de ses vœux, notamment pour le choix de la résidence ou du mode de scolarisation (demande croissante sur ces points chez les adolescents)

D’après l’UNICEF France (rapport 2021), 17 % des adolescents issus de parents divorcés estiment ne pas avoir été suffisamment écoutés lors de la procédure.

La parentalité après le divorce : comment maintenir l’intérêt de l’enfant ?

Le devoir de coparentalité est au fondement du système français. Le juge attend des parents qu’ils mettent de côté leur conflit pour préserver le lien de l’enfant avec chacun d’eux, sauf circonstances graves. La promotion de la médiation familiale (obligatoire depuis 2017 dans certaines juridictions pilotes avant la saisine du juge) vise à pacifier la séparation pour privilégier l’intérêt de l’enfant.

  • Le recours à la médiation familiale permet de trouver un accord amiable dans 62 % des cas, selon la Fédération française des Centres de Médiation familiale (2021).
  • L’école joue également un rôle-clé : enseignants et directeurs sont régulièrement sollicités pour rapporter des éléments sur le bien-être de l’enfant.

Un exemple marquant, rapporté par Le Monde en 2022, montre que le juge s’est opposé à une demande de déménagement de la mère (alors titulaire de la résidence principale), car cela aurait privé l’enfant de ses repères stables et d’une relation suivie avec le père, donnant ainsi la priorité à la continuité du lien familial.

Au-delà du divorce : l’intérêt supérieur de l’enfant comme principe évolutif

L’intérêt supérieur de l’enfant n’est pas gravé dans le marbre au moment du jugement initial. Chaque parent peut saisir le juge à tout moment en cas de changement significatif de situation (article 373-2-13 du Code civil). Ainsi, une décision peut être révisée plusieurs années plus tard si un déménagement s’impose, si l’enfant développe de nouveaux besoins ou si la situation familiale change.

Ce principe irrigue aussi d’autres décisions : pensions alimentaires, choix d’école, autorisations de sortie du territoire… Les évolutions de société, comme la place croissante des beaux-parents ou les familles recomposées, poussent aussi le juge à faire évoluer sa lecture de l’intérêt de l’enfant.

Regard d’avenir : l’intérêt de l’enfant, moteur constant d’adaptation judiciaire

La place de l’intérêt supérieur de l’enfant dans les décisions du tribunal familial est aujourd’hui centrale et demeure évolutive. Face à la diversité croissante des situations familiales et à l’évolution des normes sociales, il invite la justice à adapter en permanence ses pratiques, toujours au service du développement harmonieux de l’enfant. Si le juge détient le dernier mot, les parents sont, eux aussi, encouragés à faire du bien-être de leur enfant la priorité absolue – avant même leurs droits ou leurs griefs mutuels.

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